Interview de Guy Vallancien pour la publication de son livre « La Médecine sans médecin »


Propos recueillis par : SFES | Ecrit le 03/09/15 | envoyer l'article par mail envoyer par mail | impression Imprimer

La SFES interviewe Guy Vallancien à l’occasion de la publication de son livre « La Médecine sans médecin ». Editions

Merci de consacrer le temps d’une interview à la SFES dans un agenda bien chargé. Notre rencontre porte sur ton dernier livre « La médecine sans médecin ? Le numérique au service du malade »… Mais le sous-titre n’est-il pas le vrai titre ?

Le sous titre est bien le vrai titre qui signifie un repositionnement du médecin sur le cœur de son métier ; le conseil éclairé, et la prise en charge globale du malade, bien au delà de seuls gestes techniques qui seront de plus en plus délégués sous l’effet facilitateur des nouveaux outils informatiques.

Autre thème central, « Le médecin rare » : et nous sommes tous d’accord, il faut inciter au développement des initiatives de proximité. Mais le « business model » dont tu rappelles la nécessité impose l’implication des professionnels eux-mêmes. Arrivera-t-on rapidement au parc de cinq à six mille maisons de santé en France ?

Les maisons de santé sont le lieu même de l’action médicale de proximité partagée. Il s’en crée presque tous les jours. Avec la nouvelle génération de médecins connectés le mouvement s’accélère. Je suis confiant.

Innover sans cesse. Quels rouages fonctionnent aujourd’hui, lesquels sont grippés ?

Il ne s’agit pas d’innover sans cesse mais d’optimiser nos résultats, tant quantitativement que qualitativement. Certaines soi-disant innovations font flop. Pour me faire comprendre, je dirais qu’une tradition est finalement une innovation réussie. Ne tombons pas dans un délire pseudo inventif parfois coûteux et généralement peu efficace. Le temps lamine les fausses inventions et consacre les bonnes idées.

J’aime ta formule « ne subissons pas l’avenir, modelons-le en l’anticipant sans cesse ». Mais quels passéismes se conjuguent, qui sont les complices d’un statu quo pénalisant ?

L’innovation fait peur car elle pointe du doigt les habitudes et les rentes de situation… Il faut donc prévoir en même temps que l’irruption de la nouveauté, un accompagnement des hommes en leur montrant d’abord les bénéfices potentiels pour eux-mêmes. La vraie question n’en reste pas moins que les nouvelles technologies détruisent plus d‘empois qu’elles n’en crée et ce phénomène va empirer. Nous devons donc, des maintenant, réfléchir à de nouveaux modes de financement des hommes. Le système du salariat est en partie mort. Un revenu universel de base est à étudier. Heureusement en matière de santé nous aurons besoins des deux catégories qui souffriront le moins des ruptures innovantes : les personnes très qualifiées et les personnes peu qualifiées, mais capables de créer le lien humain nécessaire dans un environnement de plus en plus automatisé. Ce sont les métiers intermédiaires qui vont disparaitre.

L’hôpital High Tech connecté, source d’économie globale de la performance en santé. Que penser des deux plans cumulés, Hôpital 2007 puis Hôpital 2012, qui aboutissent à 27 milliards d’investissements, si l’on pense que la technologie médicale, l’ambulatoire et le travail en réseau vont diminuer drastiquement les durées de séjour et donc le recours à l’hospitalisation ? Etait-ce un investissement trop tardif dans un modèle hospitalo-centré ou est-ce trop précoce pour une réelle structure en réseau ?

Malheureusement oui, ces deux plans sont en total décalage avec l’irruption des nouvelles technologies. On a construit des paquebots gigantesques qu’il faut remplir au moment où l’ambulatoire perturbe une organisation ancestrale des hospitalisations. Les caisses d’enregistrement ne servent plus à rien ou presque pour être hospitalisé et pour les rendez vous de consultation on devrait s’inscrire par internet ! Les chambres devront diminuer en nombre, et être gérées comme les repas par des sociétés hôtelières dont c’est le métier, sous contrat de service public. Les blocs opératoires être transformés en salles hybrides. Il faut donc construire des hôpitaux modulaires avec des cloisons mobiles. Des consultations sans rendez vous dégageront d’autant les urgences. Bref c’est un autre model d’hôpital hors les murs qu’il faut concevoir.

L’émulation concurrentielle, un avantage à renforcer ou un incitatif critiquable ?

L’émulation est une nécessité impérative, sinon celui qui profite du monopole s’endort vite sur son tas d’or.

L’homme augmenté, est-ce l’humanisme diminué ? Comment intégrer ce foisonnement d’initiatives mondiales autour de la personne soignée, voire même à la personne à ne plus soigner du fait de la prévention ou de l’anticipation des facteurs de risque ? Les prochaines évolutions majeures en santé ne viendront-elles pas de l’extérieur plutôt que de l’intérieur de nos spécialités ?

L’homme réparé avant l’homme augmenté, c’est le plus beau des humanismes, c’est ce qui a généré ma vocation de médecin. Ensuite, il est clair que nous passerons à l’augmentation de nos capacités. La science est amorale. Elle avance sans regarder aux conséquences de ces découvertes. Son but n’est de dire si ce qu’elle découvre est bien ou mal. Ce n’est pas son but. En revanche, la société doit s’emparer de ces sujets trop peu débattus notamment en France, pour analyser ce qui serait du domaine de l’amélioration utile de ce qui serait du domaine de la chimère, voire de l’horreur.

Ca vaut combien un médecin, merci de poser la question et de proposer des pistes de réponse à notre public médico-économique.

Tout dépend de ce que l’on demande au médecin. Si on se place dans le cadre du médecin expert ultime de la chaine de soins sa valeur ajoutée devient importante et son prix élevé. C’est vers cette solution qu’il faut tendre. Un médecin détaché de la technique qui se concentre sur la bonne décision diagnostique et thérapeutique aidé par l’ordinateur, pour un malade donné qui lui fait confiance. C’est ce droit à la transgression, de déroger aux règles quand il se trouve confronté a un malade qui ne rentre pas dans le moule des normes et des critères de bonne pratiques, qui rendra le médecin rare et cher. Cher parque qu’il prend le risque de guider puis d’accompagner un malade qui pour de raisons personnelles, familiales, socioprofessionnelles, culturelles ou religieuses, ne peut suivre la filière classique. Rae parce que une majorité des actes techniques seront accomplis par des personnels dédiés à formation plus brève grâce aux nouvelles technologies. Les soi disant « déserts médicaux »ne sont que l’image de l’incapacité des gouvernants à penser une autre organisation territoriale reposant sur le partage de tâches.

La « média médecine », la formule décrit une réalité qui ne peut qu’augmenter. Le monde médical peut-il garder la main face à cet enjeu majeur, de dimension sociétale dont il reste un acteur premier mais désormais collaboratif.

Le monde médical se trouve face au choix décisif. Soit il comprend ce que je viens de vous expliquer, qui arrive et vite, et dans ce cas il jouera tout son rôle d’expert et de confident indispensable et recherché. Soit le monde médical ne veut pas voir l’avenir et mes confrères seront laminés par la vague de fond de la post modernité. C’est maintenant le changement, comme l’a martelé un candidat a la présidentielle de 2012. Go on, my friend et sans état d’âme.

L’économie de santé, notre sujet, peut être mise à mal du fait de la complexité des enjeux. Au risque de la caricature, quels pourraient être les gisements d’économie à appliquer de façon prioritaire ?

1° au nivaux national : concentrer les hommes et les expertises ; un seul grand ministère de l’agroalimentaire, de la santé et de l’environnement. Une seule agence de sante publique regroupant la myriade d’institutions d e hauts conseils, d’établissements et d’agences tralala qui se marchent dessus sans être vraiment productives au niveau régional : laisser les initiatives de terrain faire leur preuves et transférer la majorité des budgets aux agence régionales de santé. 2° relancer la convergence tarifaire et cesser le petit jeu des MIGAC qui masquent trop souvent les déficits réels des hôpitaux français. L’émulation est à ce prix. 3° Evaluer en temps réel les actions de santé publique menées à partir de décisions politiques et corriger le tir sans attendre si nécessaire. 4° informatiser la totalité des process afin d’assure ce pilotage sur la base de données concrètes 5° accélérer l’évaluation des équipes soignantes et administratives ainsi que des établissements en terme de résultats qualitatifs et quantitatifs à partir de critères reposant sur la prise en charge globale des malades. Fermer d’autorité les déviants récidivistes.

Merci pour ce temps partagé, et à bientôt pour un prochain ouvrage…


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