L’analyse du risque de change Par Béatrice Majnoni d’Intignano, Professeur d’Economie Interview réalisée pour la SFES par le Dr Paul GARASSUS


Propos recueillis par : SFES | Ecrit le 12/05/15 | envoyer l'article par mail envoyer par mail | impression Imprimer

1 - Votre article dans le Monde daté samedi 18 avril a fait sensation. Il aborde la question des emprunts toxiques engagés par les hôpitaux. Votre parcours scientifique s’est tout particulièrement intéressé à l’économie sociale. Pourquoi cette « prise de parole » sur la question des financements hospitaliers ?

Ce problème m’a fait réagir et proposer un article de fond sur les raisons de cette situation. Les retours que j’ai eus semblent confirmer qu’il s’agit d’un sujet important. Le problème incite à une lecture critique des stratégies développées par des établissements bancaires pour financer les investissements des hôpitaux.

On pourrait résumer la situation par un premier constat, celui de l’asymétrie d’information. Les « offreurs » ont proposé des prêts à taux variables en devises étrangères. Or le « b-a-ba » de tout emprunteur est de savoir apprécier le risque. Si vous empruntez en devise étrangère, c’est-à-dire que vous vous exposez à une position de change, vous prenez le risque du renchérissement du service de la dette de votre prêt. Et en l’occurrence emprunter en franc suisse était un danger potentiel car il s’agit d’une devise refuge peu susceptible de variations à la baisse. Faut-il rappeler qu’aujourd’hui les prêts en Suisse se font à taux négatifs ?

Autre règle d’orthodoxie financière à respecter : vous ne devez emprunter dans une devise étrangère que si vous anticipez des recettes dans cette même monnaie. Sinon vous êtes en situation spéculative, c’est-à-dire que vous faites obligatoirement un pari sur les variations de taux de change. Proposer un tel montage financier alors que vos recettes sont en euro, en rendant la proposition attractive par des taux initiaux faibles, est donc un artifice trompeur. Tout directeur financier d’entreprise privée de dimension internationale connaît ces principes, et ne saurait jamais souscrire à un tel montage.

Cela veut donc dire, si l’on pousse le raisonnement, que la proposition bancaire n’explicitait pas clairement les risques encourus et que l’asymétrie d’information a profité à la banque alors que les responsables gestionnaires d’établissements ou leur conseil d’administration n’ont pas su correctement évaluer les dangers potentiels. Il faut aussi rappeler que les ARH à l’époque ont dû être informées de ces engagements financiers. Ce manque de culture économique est à déplorer et participe à la non maitrise des engagements souscrits.

2 – Avez-vous pu recenser les montants en jeu ?

L’ordre de grandeur des emprunts est un milliard d’euros impliquant une charge de 500 millions d’euros cette année, après l’appréciation du franc suisse en janvier.

3 – Les enjeux concernent autant les risques financiers que la question de la régulation hospitalière et son autonomie gestionnaire. Le management hospitalier souffre-t-il d’un manque ou d’un excès d’encadrement ?

Tout le monde sait que nous consacrons en France une part importante de notre PIB aux dépenses de santé. Ce que nous souhaitons tous est que cette dépense soit optimale pour la fonction souhaitée, Il s’agit alors d’adapter l’offre de soins aux besoins, quel que soit le prestataire aussi bien le médecin généraliste que l’hôpital. L’enjeu est la valeur de notre dépense et donc d’améliorer la performance en modernisant nos réseaux de soins. Cela nécessite la collaboration des acteurs. En ce qui concerne la régulation hospitalière il faut rappeler l’impact des plans successifs « Hôpital 2007 et 2012 ». Deux facteurs supplémentaires interviennent dans la régulation territoriale hospitalière, à savoir ce que représente localement l’hôpital comme bassin d’emploi mais aussi la position hiérarchique du décideur politique dans sa sphère d’influence. Ces éléments échappent à la simple stratégie de logique d’optimisation de l’offre de soins. On peut même constater des situations de posture politique qui s’ajoutent aux critères médico-économiques dans les prises de décisions. Pour répondre la question ne peut donc se résumer à un seul principe d’encadrement. Par contre l’autonomie de gestion nécessite de prendre les avis pertinents sur les engagements dont vous avez la responsabilité.

4 – La crise financière a-t-elle une part de responsabilité dans cette situation ?

J’ai publié dans le dernier numéro de la revue « Commentaire » un article sur les bulles spéculatives. En ce qui concerne les emprunts dits toxiques, certes il faut rappeler le constat que certaines banques souhaitaient à l’époque faire « du volume » mais cela n’ôte en rien la responsabilité du décisionnaire dans ce type d’engagement. Je suis certaine que de nombreuses banques n’auraient jamais proposé de tels produits financiers et par ailleurs tout aussi certaine que d’autres secteurs économiques ne se seraient jamais laissé séduire par ces propositions d’emprunts à risque. Les éléments prudentiels que j’ai rappelés plus haut, devraient vraiment faire partie du bagage culturel économique de tout gestionnaire et en l’occurrence auraient dû s’appliquer au secteur hospitalier.

5 – L’hôpital doit évoluer rapidement dans un environnement économique contraint, mais aussi du fait d’évolutions technologiques remodelant en permanence ses activités (soins ambulatoires, médecine collaborative, nouvelles technologies, etc.). Comment privilégier la fonction (et les résultats) et ainsi orienter les investissements plus sur la performance que sur la construction de structures ?

Pour les indicateurs, plusieurs solutions existent concernant les listes d’attente, les infections nosocomiales, le taux de décès par pathologie redressé par l’âge et la sévérité. Il existe donc toute une série d’outils méthodologiques pour optimiser le financement à l’activité en incluant des critères de qualité ou de résultats, Et ces indicateurs doivent être largement diffusés aux malades et à leurs généralistes.

Par contre orienter les investissements productifs c’est devoir accepter de remodeler le tissu hospitalier. Il faut rappeler les travaux de Joseph Schumpeter et le concept de « Destruction – Créatrice », c’est-à-dire constater que pour favoriser l’innovation il faut savoir remettre en cause le passé. Cette approche peut s’appliquer aux cycles de vie des bâtiments hospitaliers, ou des structures de soins dans leurs projets. Sous réserve d’une gestion avertie et avec une connaissance des mécanismes financiers sous-tendant l’investissement. Une grande règle financière reste là encore à rappeler, à savoir d’emprunter pour la même durée que celle du bien productif. De nos jours vingt ans est une durée raisonnable pour un bâtiment, cinq ans pour une technologie. Les évolutions de ces dernières années permettent de plus en plus des réformes de pratiques : diagnostic plus rapide, séjours plus courts. De ce fait, emprunter sur des durées excessives est un leurre ou une erreur, car cela signifie accepter une dette plus longue en durée que celle de l’exploitation de l’outil financé. Structures et pratiques hospitalières vont continuer à évoluer de façon conjointe dans le temps et il faut donc accepter l’idée d’une nécessaire adaptation. Donc savoir s’engager pour accompagner ces mutations. Il est facile de démontrer qu’un diagnostic rapide est une économie pour l’ensemble du parcours de soins d’un patient. Nous en revenons aux nécessaires décisions d’adaptation des structures hospitalières aux innovations technologiques, parfois au prix de restructurations. Il est donc logique de plaider pour une plasticité de ce tissu hospitalier.


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